GAR403

La Clos Vinci, Mougins (A.M.)
Date: 08-08-1955
Language: French
Repository: Petőfi Museum of Literature
Document type: Typed letter
Publisher: Tüskés Anna (24-07-2017)
Folio number: 1

Mon cher Illyés,

Non point aux bords du Balaton, mais en Provence. A Mougins, dans les collines où les cigales s’accordent au silence, parmi les cyprès, les oliviers, dans un pays de collines et de soleil. Avec vous.

Je lis, vraiment mot à mot (et mieux encore) vos poèmes. Je viens de lire à Véronique « Le troupeau » et « A Tihany » et nous n’oserions pas vous le dire ne face, mais je puis vous l’écrire : quel merveilleux, quel grand poète vous êtes, quelle force de vie et quemme chaleur, quelle humanité réelle dans vos vers. Je suis heureux de vous connaître, Illyés, je vous le dis tout simplement. Je savais, – les visages ne mentent pas – le poète que vous étiez.

Je suis, de très loin, revenu sur mon opinion, beaucoup trop hâtive, à propos des traductions : elles sont, au contraire, pour la plupart, excellentes. Avec une connaissance très sûre de la langue, et souvent des finesses, un sens de l’adaptation qui m’ont conduit à très peu de changements. Ce qui me donne le plus de joie (car ce travail est une jolie ici, où je puis aimer la poésie loin des téléphones !), c’est de tenter pour quelques poèmes, une adaptation en vers réguliers (non-rimés bien entendu), une recherche dans l’équivalence des nombres. Je crois qu’en respectant strictement le sens, le poème est porté par une cadence, une respiration qui lui est indispensable. Pour ces quelques poèmes, je m’excuse déjà de vous tenir compagnie un peu trop longtemps !

Entre l’amour, la tendresse et tout l’homme engagé, il y a une éclatante unité, continuité dans votre poésie. Vous y êtes vrai, avec un grand courage. C’est vous dire que j’aime vos poèmes d’amour comme vos grands poèmes politiques. Ceux-ci sont une belle leçon que vous donnerez sans le vouloir, à des poètes français qui se sont malheureusement dévoyés. Le contrôle du langage, l’aveuglement banni, l’éloquence toujours reléguée, permettent au plus beau chant de l’homme de ne point devenir une machine-à-enflammer-les-coeurs, un appareil à décerveler. Belle, grande poésie, naturelle, que la vôtre. Je suis heureux de la servir.

Je pense faire paraître le livre en Octobre, au bon moment de la rentrée. Je serai à Paris du Ier au 15 septembre, le manuscrit définitif sera terminé, très nombreux seront les poèmes où rien n’aura été changé des traductions de M. Gara. Lues et relues, dites à haute voix, elles me paraissent restituer, pour la plupart, le ton même de vos poèmes. Je dois faire attention à ne pas « franciser » ce qui est votre poésie propre.

Voulez-vous redire à votre femme que nous pensons à elle avec beaucoup d’amitié. Ses petites statuettes nous ont, ici, accompagnés. Des vignes de Mougins à celles de Tihany, nous vous adressons notre plus amical et fidèle souvenir.

P. Seghers