GAR076

Paris
Date: 29-11-1956
Language: French
Repository: Petőfi Museum of Literature
Document type: Typed letter
Publisher: Tüskés Anna (01-06-2017)
Folio number: 1

Cher Monsieur,

Votre lettre m’a grandement surpris et je la trouve bien inutile. Jamais je n’ai pensé à utiliser l’une de vos adaptations pour que votre signature paraisse dans l’Aurore ou à la Voix de l’Amérique.

Certes, plusieurs revues m’ont demandé des traductions de poètes hongrois, et j’aurais aimé leur envoyer, par exemple, « Grand Hotel Miramonti » de Szabo dans votre adaptation. Je ne l’ai pas fait, me contentant, à la place, d’un autre poème de Szabo dont la traduction a paru il y a vingt ans et à laquelle vous avez apporté quelques corrections. Ce poème va être publié sans que le nom du traducteur ni le vôtre ne soit mentionné.

Par contre, je vous avais demandé de me renvoyer « Ode à Bartok » de Gyula Illyès. Comme vous ne l’avez pas fait, j’ai du me livrer pendent deux jours à toutes sortes de courses et de démarches, étant donné que la seule copie de ce poème se trouvait chez Illyès lui-même.

Subjectivement, je continue à vous considérer comme un honnête homme ; je pense simplement que dans l’affaire qui nous sépare vous vous êtes laissé abuser et que les jugements que vous portez ne sont pas fondés sur l’analyse concrète d’une situation concrète que {Lénine|} appelait « le fond même, l’âme du marxisme ».

Vous avez eu récemment des contacts avec plusieurs personnalités hongroises : le poète Gyula Illyès, l’ancien ministre de La Culture Populaire, l’écrivain Joseph Darvas, par exemple. Je vous conseillerai de lire au moins dans le prochain numéro des Temps Modernes la boulversante auto-critique de Darvas, écrite quelques jours avant l’insurrection. Je vous conseillerais encore de lire le dernier numéro de la Gazette Littéarire de Budapest, paru le 3

Novembre, où vous verrez que tous les écrivains hongrois sans exception – communistes, socialistes, catholiques, paysants – ont pris fait et cause pour l’insurrection. Je souhaite que ce numéro paraisse un jour en France. Mais j’ai bien peir, hélas, que ce ne soit pas « Europe » qui veuille le publier.

Je vous ai parlé de l’auto-critique de Darvas. Je suis certain que l’heure de l’auto-critique sonnera pour vous, comme elle a sonné pour moi. Je peux vous dire, par expérience, que c’est une épreuve pénible, mais indispensable. Pénible moralement et matériellement, en ce qui me concerne en tout cas. Car j’ai volontairement démissionné d’un poste « avantageux » et interessant sans avoir eu la précaution d’assuere préalablement mes arrières à Wall Street. Seules des raisons morales et politiques ont inspiré ma décision. J’aimerais que vous n’en doutiez pas.

Bien à vous