GAR250

Date: 09-09-1960
Language: French
Repository: Petőfi Museum of Literature
Document type: Letter written by hand
Publisher: Tüskés Anna (23-06-2017)
Folio number: 3

Mon cher ami,

je vous remercie d’avoir songé à moi pour une collaboration à cette revue.

Voici 2 Poèmes d’amour – mais si un seul suffit, mettez l’autre de côté.

Pour faciliter la traduction, voici quelques notes.

Premier poème.

Il s’éclaire mieux si je dis – en confidence... – qu’il s’agissait pour moi d’un nouvel amour ; assez merveilleux et surprenant (une jeune femme de 25 ans) pour un homme plus très jeune et résigné. D’où ce « A la fin » et ces termes de « cavalier », de « maître ». « A la fin » ne voulant pas dire « pour finir », mais plustôt : « et puis, zut ! » ou « après tout » ou « et pourquoi pas ? »

vers 3 = je pouvais douter que c’était bien à moi que ça arrivait ! Que j’étais égaré, aveuglé par mon élan charnel, etc... mais non : c’était bien moi, et c’étais légitime...

4, 5, 6, 7, 8, je ne vois pas de difficultés particulières.

9. L’étoile de ton corps. Etoile a ici un sens double qu’éclairent les 3 vers suivants. Ce corps de femme est à la fois étoile (du ciel) et étoile (de mer) = Astérie.

10 Chalut = filet

12 frai et non pas « frais ». Et ce frai ne veut pas dire : « sperme », mais grouillement humaine, toute l’humanité dans ce qu’elle a de viscéral.

13, 14, 15, 16. Pas de difficultés particulières. La femme demande à l’homme de la « retenir » dans cette promotion « humaine » qu’il lui a donnée par son amour. Sinon, elle va redevenir ce qu’elle est = du vague, de l’élémentiel. (Ici ma vieille idée, hélas, que la femme n’est pas un être humaine)

18 deux scansions... c’est clair ? Le rythme même du coït. Mais la métaphore est évidemment nécessaire...

19-20-21 : Quand la femme jouit, elle se comporte comme quelqu’un qu’on torture, qui agonise, ou qui est en crise d’épilepsie (haut-mal). Je tiens assez à « haut mal », car ce « haut » veut dire « sacré », « divin », à tout le moins mystérieux ; épilepsie a un aspect technique ; mais en hongrois cette maladie a-t-elle, ou a-t-elle eu, dans le peuple, ce caractère là (sacré) et y a-t-il un mot équivalent à ce « haut mal » ?

22-23-24-25 l’ouragan = l’embrassement final et commun de la jouissance. Alors, dans cet instant-là, précis, le monde redevient réel, pur, essentiel : un monde de neige, d’eaux, d’enfance, un monde débarrassé de toutes les conneries : la vitesse, la pesenteur, le langage, la notion du temps ; en disant « enfance rouverte », je pense à la fois à la réhabilitation de l’enfance, de l’innocence, de la vérité, et à la nature douloureuse de l’enfance, qui est une merveilleuse plaie en nous, et que l’homme se hâte de fermer, d’oublier ; et aussi au sexe ouvert, comme une plaie.

26-27-28-29. C’est quand nous brûlons et gémissons ; c’est quand nous répudions la pensée pour n’être plus que des êtres au naturel, que nous rompons avec la connerie de la vie, que nous cessons d’être des solitaires dans cette vie hypocrite, prétentieuse et à-rebours. Si la femme prend conscience qu’elle gît (gésir), qu’elle est en train de faire l’amour, elle redevient un être qui pense, elle se sépare donc à nouveau de la vraie vie, qui est refus de penser, acceptation du feu, instinct, etc... Elle redevient donc solitaire. Elle a honte, elle referme son ventre, etc...

30 et la suite – Pas de difficulté, je crois. Les ongles ronges des femmes, ronge sur les ongles... Est-ce leur sang ou celui de l’homme auquel elles s’aggrippent et qu’elles la cèrent ? Ambiguité voulue, naturellement.

Deuxième poème.

Je ne vois rien de spécial jusqu’au vers 7. La bouche (rouge) de la femme comparée à un fragment (ronge) de vitrail. J’ai mis verrière pour « vitrail » parce que je ne tenais pas à la notion « religieuse » qui s’attache à ce mot. On n’a que trop tendance, en amour, à sacrifier, à diviniser, etc... Ne soyons pas trop ostensibles.

vers 8 la négation du sol : par leur légèreté, leur beauté. On en oublierait que les pieds de la femme sont faits pour marcher, qu’ils ont quelques chose à voir avec le sol, que le sol puisse exister pour eux !

9 les genoux polis comme des galets, plus qu’eux, même, et plus beaux encore ! Et la galet sera usé par l’eau. Mais rien ne peut user la femme, sa beauté : « impuissance du temps »

12 ongles si beaux, mains si belles qu’elles écartent l’idée même de cuisine, de ménage, d’action utile quelle qu’elle soit !

17 des charrois guerriers dans des foules meubles. Les tanks, par exemple, entrant dans la foule comme dans du sable, comme un sexe d’acier dans le sexe mou de la femme.

19 j’explore en toi – c’est clair ! comme on se fait justice : comme on se suicide, mais bien vace cette idée d’expier.

20 21 22 23 la femme assimilée à l’eau. On la trenble, on la pollue, on se regarde en elle, on la fait crier, etc... Dix minutes après, elle est de nouveau toute neuve et s’en va dans la vie avec des airs de reine, de sainte-nitouche, etc...

24, 25-26, 27-28, 29. Elle est reconstituée, de nouveau intacte, quoi qu’on ait pu faire avec elle, et retourne à sa propre vie. Elle a ses occupations à elle, ses pensées à elle, elle est quelqu’un », quelqu’un comme tout le monde, elle est n’importe qui dans la rue, « dehors », alors qu’on l’aime et la possède comme une chose, une pâte, une eau ; alors qu’on croit l’avoir définitivement pétrie, pénétrée, englobée, dévorée, etc...

31 – avec la notion de « bien que » : bien que nous soyions à ce point confondus, nous restons irréméditablement séparés, chacun chez soi dans sa peau, son sexe, sa nature propre de mâle et de femelle

42 mon nom assimilé à une bague, à un talisman et non pas = une bague à mon nom, gravée à mon nom.

Je m’aperçois que je suis allé très loin dans les explications. Jusqu’à faire une exégèse... Pardonnez-moi, mais je mesure si bien la difficulté de traduire les poèmes d’autrui, que je mesure celle, pour autrui, de me traduire. Je viens de passer 3 jours à traduire des poètes italiens, pour un ensemble destiné à Largeaud. Ca paraîtra dans le prochain numéro. Je lui envoie cela aujourd’hui. Il verra ainsi que je n’ai pas l’intention de le laisser tomber. Mais : 3 jours « à l’oeil », c’est embétant ! Pas tellement pour l’argent que pour le temps perdu. Le travail s’accumule et j’en deviens enragé. J’ai pour vous un Premier mot. Je vous le donnerai quand nous nous verrons. Mais peut-être n’aimez-vous pas ça. Vous l’avez eu en main mais ne m’en avez rien dit. Je sais que ce poème est particulièrement ardu, mais il ne devrait pas l’être pour vous. Et je souris soudain en pensant qu’étant étonné sa longueur, c’est un petit volume que je devrais écrire pour l’expliquer à un traducteur éventuel. Au fait, si j’en ai le temps, j’entreprendrai peut-être un jour ce travail, les différents critiques qui ont commenté ce poème ayant généralement achoppé sur son argument essentiel : l’homme assimilé Dieu en ce sens qu’à chaque mot qu’il dit il divise sa conscience en eaux du dessus et eaux du dessous. Reflexion faite, je vous envoie tout de suite cette plaquette qui me tient sérieusement à coeur. Je l’enverrai à Hatar, aussi.

Bien affectueusement à vous. JRousselot