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Discours prononcé par Jean Rousselot devant le 9 rue Budé, à Paris
Date: 12-04-1988
Language: French
Repository: Private ownership
Document type: Speech
Publisher: Tüskés Anna
Folio number:

Monsieur le Maire, Monsieur l’Ambassadeur, Messieurs les représentants du Ministre de la Culture et du Ministre des Affaires Etrangères, Chère Marika Illyés-Kodolanyi
Mesdames, Messieurs.
En prenant l’initiative de l’apposition de cette plaque, l’Académie Mallarmé a voulu perpétuer la mémoire d’un grand poète hongrois, Gyula ILLYÉS, si intimement lié à la poésie et à la culture françaises qu’elle l’avait tout naturellement accueilli en son sein en qualité de membre correspondant.
A cette expression du souvenir fidèle, d’autant plus chaleureuse que nombre d’entre nous ont été les amis fraternels de Gyula ILLYÉS, doit s’ajouter aussitôt celle de la reconnaissance, ILLYÉS ayant été l’un des plus ardents propagateurs de la poésie de notre langue, jusqu’à lui consacrer, en pleine guerre, une anthologie, Trésor de la littérature francaise, ou, du Moyen-Age à Apollinaire, tout le patrimonie poétique de notre pays, alors piétiné par les Nazis, était magnifiquement exalté.
Paris doit aux poètes hongrois une étrange fortune. Depuis que János BATSÁNYI qui s’y était réfugié y vit, en 1789, s’écrire le destin réservé à tous les oppresseurs, depuis que Sándor PETŐFI y puisa, de loin, en 1848 des leçons de révolution populaire, nombreux furent leurs successeurs qui y vinrent chanter mais aussi le chanterent. « Paris, mon maquis », disait Endre ADY et, dans ce maquis, il voyait en plein été l’automne se glisser insidieusement en frolant Saint-Michel. Miklos RADNÓTI, lui, devait nous décrire « l’inferno du folklore » à partir d’un plan du métro et nous dire que « le trottoir s’abaisse au coin de la rue Cujas ». Peut-être ne l’aurions-nous pas su sans lui... Attila JÓZSEF, Lajós KASSAK, les noms se pressent, des Orphées du Danube qui vinrent faire vibrer la harpe des ponts de Paris. D’aucuns y arriverent même à pied. Et ce fut le cas de Gyula ILLYÉS qui a vécu ses années de jeunesse les plus intenses dans la maison que voici.
Dans un des poèmes de sa maturité intitulé Les Fenêtres, il se rappellera, là-haut (laquelle était-ce ?) cette « fenêtre d’une chambre d’étudiant » près de laquelle, dit-il « je bûchais, le menton sur les genoux » et, souvent, c’est à Paris qu’il demandera un élément de comparaison, voyant, par exemple, les forêts de son pays « hautes comme Notre-Dame ».
Ladislas GARA nous a raconté comment Gyula ILLYÉS, venu à Paris après la chute de la Commune de Budapest pour, disait-il « avoir droit à la parole », s’installa dans l’île Saint-Louis avec l’idée d’y vivre sur les lieux-mêmes ou Attila le Grand avait reçu sous sa tente Geneviève de Nanterre, « entrevue d’où elle sortit sainte et Paris inviolé ». A-t-on besoin de dire qu’ici l’imagination se corrigeait d’humour ? Et tous ceux qui ont connu Gyula ILLYÉS savent de quel humour parfois acide, parfois amer, mais toujours souriant, il était capable, jusqu’à s’excuser par avance, dans sur la barque de Caron, de nous faire « l’impolitesse de mourir ».
Nullement imaginaire, en revanche, est le travail considérable qu’en cette maison, en cette île et en tous lieux parisiens où les pas surréalistes recoupaient ceux de Rutebœuf et de Villon, de Rétif de la Bretonne, de Baudelaire et de Nerval, accomplit jusqu’en 1926 « le grand garcon aux épaules larges, aux longs cheveux chatelain, qui avait l’air d’un seigneur » (ainsi l’a décrit Achille Dauphin Meunier). Il a fit de nombreux métiers pour pouvoir continuer ses études en Sorbonne ; il y entra en relations avec tous les jeunes écrivains qui comptaient, comme il l’a narré dans son récit picaresque, Les Huns à Paris, dont on envisage de tirer un film. Enfin, il y écrivit beaucoup de poèmes en hongrois, qu’on retrouvera dans son recueil Terre lourde, et aussi un certain nombre de poèmes dans notre langue. Si beaux, à vrai dire, et si heureux d’expression, que la question se posait alors pour ses amis, notamment Paul Eluard et Marcel Sauvage, de savoir s’il n’allait pas devenir un poète français... La réponse à cette question serait négative. Les derniers vers de Chant de mon exil le suggèrent déjà :
Dans les cheveux du bruillard et de la fumée
Parmi les buissons vifs des brumes célébrales
Vers quelle autre contrée le vent chasse-t-il ta voile ?
« L’autre contrée », c’était la Hongrie. Gyula ILLYÉS en reprit le chemin. On sait la suite, à savoir qu’il y devint pour son peuple, dont il partagea les vicissitudes et sut incarner la conscience, l’équivalent de notre Victor Hugo, en même temps qu’un humaniste comparable à notre Guillaume Budé – sous l’invocation duquel il n’était peut-être pas venu se placer par hasard.
Je vous remercie de votre attention. J’adresse à Flora ILLYÉS, que son mauvais état de santé a empechée de venir se joindre à nous, l’expression de ma fidèle affection. Quant à toi, chère Ika, je t’embrasse de tout mon cœur.


Publications

Tüskés Anna : Jean Rousselot levelei Illyés Gyulához. Válogatás = Lymbus 2009. pp. 365-409.

Tüskés Anna : Jean Rousselot et Gyula Illyés au miroir de leur correspondance (1956─1983) = Revue d'Études Françaises 18 :(hors série) 2013.

Christophe Dauphin–Anna Tüskés : Les Orphées du Danube: Jean Rousselot, Gyula Illyés et Ladislas Gara. Suivi de Lettres à Gyula Illyés, par Jean Rousselot. Soisy-sur-Seine, Éditions Éditinter, 2015, 403-405.