GYA080

Areuse
Date: [?]
Language: French
Repository: Petőfi Museum of Literature
Document type: Letter written by hand
Publisher: Tüskés Anna (11-02-2018)
Folio number: 3

Cher Monsieur,

Il faut que je vous écrive tout-de-suite pendant que j’ai encore présence à l’esprit notre conversation de cette après-midi d’une façon précise, en ce qui concerne Rosset. Vous avez peut-être été choqué de la manière dont j’ai parlé de lui, qui a été jusqu’à ces tous derniers temps mon meilleur ami. Mais il faut que je vous dise à quel point j’ai dû prendre sur moi pour n’être pas plus violent Et rester aussi juste que possible – (je ne crois pas y avoir réussi tout-à-fait.) Représentez –vous un peu mon état d’esprit: je suis en train de perdre un ami qui avait toute ma confiance, et qui en abuse pour faire souffrir une femme que j’aime une femme qui ce matin encore pleurait en me racontant la terreur dans laquelle il la tient (?), alternant les menaces de chantage et de suicide si elle refuse de le revoir, et cherchant par tous les moyens à me perdre auprês d’elle. Bref, vous voyez, que je n’étais guère en état parler de lui avec la sympathie que vous auriez pu attendre d’un ami. Je suis obligé de vous dire tout cela, maintenant que je me suis laissé aller à vous confier certaines choses sur lui. J’espère tant que vous ne verrez pas là une trahison. Je hais les malentendus et j’ai un besoin terrible de vérité avant tout. Je ne voudrais pas que vous jugiez Rosset à travers cette lettre et notre conversation. Vous le verrez mercredi, et vous lui parlerez en faisant abstraction autant que possible de ce que ma colère m’a fait dire de lui. Et souvenez-vous que j’ai juré à cette femme de ne jamais parler à Rosset de sa conduite avec elle. Donc, lui et moi, nous n’„aurons l’air de rien” comme on dit. Il faudra aussi que vous me parliez du rôle que vous attribuez à la morale, en tant que catholique pratiquant. De ce que vous entendez par morale. Pour moi, je n’arrive pas à croire à une morale universelle Je crois que la morale n’est qu’une règle de vie individuelle, la règle de ma meilleure vie, la loi du meilleur moi, mais bonne pour moi seul. Je crois que la morale a été faite pour l’homme et non l’homme pour la morale, ou même qu’une morale est faite pour chaque homme, mais pour l’aider, non pour qu’il s’y conforme à tout prix. Et dès lors, un même acte commis par deux êtres différents n’a pas la même signification, ne peut pas être jugé „moral” ou „immoral” d’après un critère général et valable pour toute l’humanité. Par exemple, je crois que le fait d’avoir une maîtresse peut être pour certains [itt, úgy látszik hiányzik a következő oldal…]

Je vous ennuie, je pense avec cette histoire qui vous est étrangère, mais il fallait que j’éclaircisse la situation puisque nous nous rencontrons tous 3 mercredi. Et peut-être aussi avez vous en Rosset une occasion assez terrible de juger de l’influence d’André Gide sur certains jeunes gens. Car à n’en pas douter, ce goût de faire du mal pour voir, pour experimenter il le tient de Gide; il y trouve en plaisir secret et littéraire, qui fait très „Immoraliste” Toute cette aventure repose pour moi, d’une façon nouvelle, plus directe et tangible, le problème du mal, problème qui ne m’avait à vrai dire jamais beaucoup tourmenté. (peut-être par réaction contre notre tyrannique moralisme protestant.) Une simple faiblesse (ce qu’on appelle impureté), un simple abandon au vice, tandisque pour d’autres c’est une nécessité vitale, et le moyen d’un progrès même spirituel. Alors qu’au nom d’une prétendue morale chrétienne on condamne l’un et l’autre cas comme péchés. Vous voyez que je vous pose tout bêtement une grosse question simplifié exprès, une question que vous trouverez peut être bien „protestante” ou bien naïve. Quoi qu’il en soit, elle m’inquiète; mon milieu, les croyances de certains de mes amis, me forcent à la poser. Et je serai extrêmement curieux d’en parler avec vous, qui avez sans doute là-dessus un point de vue très différent.

Il y a bien d’autres points sur lesquels j’aimerais que nous confrontions nos idées, en religion particulièrement. C’est extrêmement difficile d’y arriver dans les quelques conversations que nous pouvons avoir ces jours, venant à peine de faire connaissance. Mais j’espère que par lettres nous pouvons aborder plus directement certains problèmes. Excusez cette lettre-ci, trop longue et informe, je vous accable vraiment de ma prose. Pendant que j’y suis, je joins l’épreuve d’une petite note sur Crevel parue dans la Revue de Genève, en prise d’appendice à mon – paradoxe. Je vous lancerai encore une carte – et un coup de téléphone à Rosset - pour préciser le rendez-vous de mercredi.

Bien cordialement vôtre Denis de Rougemont