FG_TI52

Nice
Date: le 17 novembre [1972]
Language: French
Repository: Petőfi Museum of Literature
Document type: Letter written by hand
Publisher: Tüskés Anna (26-07-2017)
Folio number: 2

Ma chère Ili,

Ta lettre et le catalogue de ton exposition me sont arrivés ce matin et je te réponds de suite pour te dire quelle joie ils m’ont causée. Je commençais à m’inquiéter au sujet de ton silence, bien que sachant tout ce que ton exposition avait pu te donner comme travail de préparation et de fatigue et j’allais t’écrire pour avoir de tes nouvelles. Que je te dise d’abord combien la reproduction du tableau qui illustre ton catalogue – c’est évidemment le « Temetés Dalmatiában » me plaît et combien il doit être en réalité d’une grande force expressive et d’une grande richesse car déjà la composition en est rigoureuse et tu m’écrivais récemment que la couleur était maintenant ta force ? Plus que jamais je souhaite maintenant que les circonstance me permettent de voir tes toiles. Nous en reparlerons au cours de l’année qui va venir. C’est une grande exposition, si j’en juge par la liste des oeuvres et j’admire le puissance de travail dont tu donnes la preuve.

En ce qui concerne tout d’abord le fait de nous revoir, ton mari serait-il d’accord si tu verrais chez nous à Nice ? Nous avons, j’ai dû te l’écrire, pour chambre d’amis un petit salon pourvu d’un divan qui serait à ta disposition et je pense qu’après l’Italie, la Dalmatie, L’Autriche, sans parler de la Hongrie, tu trouverais dans la région niçoise et à Nice même assez d’élément qui t’intéresseraient picturalement. Vois si ce serait réalisable. Nous irons probablement pour une dizaine de jours à Madrid dans la 2e quinzaine de mai, autrement nous ne comptons pas nous absenter. Mais pour que tu puisses vraiment profiter de la nature je crois qu’il sera préférable que tu viennes, soit dans la période comprise entre le semaine après Pâques et notre eventuel départ pour l’Espagne, soit après notre retour – fin mai début juin. Si Klari et sa fille viennent, ce sera comme d’habitude je pense fin août début septembre. Mais ici la période comprise entre le 10 juillet et la fin août est insupportable si on veut un peu voir le pays : trop de foule partout.

Puis-je encore te dire que je te sens beaucoup plus peintre que je ne me sens moi-même – à certains moments surtout – écrivain. J’ai surtout le sentiment, depuis plusieurs années, que ce que j’écris n’intéresse plus personne. Il faut aussi, pour avoir du succès, si vous n’êtes pas déjà un auteur arrivé, savoir ou s’approprier les modes d’expression, les sujets qui vous classent comme un représentant des tendances les plus nouvelles – qui me restent étranères – soit fournir à l’éditeur une oeuvre qui lui assure une vaste déffision auprès du public, ce qui n’est nullement mon cas. Par ailleurs, je n’ai plus aucun contact avec les directeurs de revues ou les cririques. J’ai presque constamment vécu à l’étranger et, depuis que je suis en retraite, je n’ai pas séjourné assez longtemps à Paris – de plus nombre de mes anciens amis sont mort ou devenus si célèbres que leur propre personne les occupe assez pour qu’ils ne me soient d’aucun secours. Est-ce très important ? Je n’en sais rien. Mon activité professionnelle m’a aussi assez absorbé. Et c’est sans doute ma faute. Si j’avais été, avant tout écrivain et non en second lieu écrivain, j’aurais bien trouvé le moyen de réaliser vraiment une oeuvre et non seulement des fragments d’écriture éparpillés à droite et à gauche.

Tout ce que je te dis là n’est pas très loin non plus d’un aveu d’une sorte d’échec, différent mais parallèle à ce que souligne un certain passage de ta lettre. Je suis incapable de dire ce qui se serait encore passé, en ce qui nous concerne, l’un et l’autre, si mon expulsion de la Hongrie en 1949 n’avait provoqué une brisure contre laquelle ni toi ni moi n’avions aucun secours. Avais-tu vraiment trente ans à ce moment ? Tu étais d’une extraordianire jeunesse et je suis persuadé que tes 53 ans ne t’ont rein oûtré[ ?] de cette double jeunesse et physique et du coeur qui vont de pair chez un être comme toi que sa peinture protège et console.

En attendant autre chose, je vais t’envoyer, au lieu du numéro de Nagyvilág où a paru le texte un peu écoutré de la conférence que j’ai faite en mai en Pen-Club à Budapest sur les écrivains français, le texte qui a été édité à Karlsruhe et où je parle de ceux que j’avais connus, au temps surtout de ma jeunesse. Peut-être le fait de t’avoir retrouvée sous la forme de notre correspondance et de la vue pour moi de ce qu’est devenue ta peinture va-t-il me donner de nouveau envie d’écrire (je n’ai fait depuis un an que traduire Krúdy et écrire une préface en vue de l’édition éventuelle de 2 de ses petits romans en français) quelque chose de plus personnel. Il y a une nouvelle qui a paru dans une revue française dont je n’ai pas d’exemplaire à t’envoyer, malheureusement, que j’aimerais pourtant que tu lises – je vais tâcher d’en retrouver au moins une copie dactylographiée – car écrite quelaues mois après mon expulsion de Hongrie elle est plein de nostalgie et à travers la figure d’un vieillard, d’un exilé politique (un peu comme Karolyi Mihaly) c’étaient mes sentiments. Et tu y liras, à propos de l’impossibilité qui était la mienne d’avoir des nouvelles, l’évocation d’une ombre, la tienne, dans ce pays qui était pour moi, à cette époque, une immense prison, pusique nous ne pouvions nous rejoindre. C’est une des choses que j’ai écrites que je préfère. T’ai-je déjà dit que la pièce que tu m’avais inspirée et qui aurait dû être jouée par Varkonyi au Madach lorsque l’arrivée des Allemands en 44 a tout arrêté a été jouée, sous une forme réécrite, en allemand à Karlsruhe ? Son nouveau titre alors « La nuit des métamorphoses ». Depuis j’ai encore écrit 2 pièces, dont j’aime surtout l’une, qui n’ont pas été jouées. J’ai envoyé le 2e à Klari pour qu’elle en traduise le résumé pour Varkonyi. Je ne sais pas ce qu’elle en a fait. Elle s’appelle « La machine à rêves ou jazz pour un enterrement ». Et c’est en effet une série de rêves. Mais vraiment il faut que tu viennes. Nous avons tant à nous dire.

Fais mes amitiés à ton mari. Amitiés d’Irène qui aime beaucoup comme moi ton « Temetés Dalmatiában ». Nous sommes très heureux que l’exposition ait été une réussite. Je t’embrasse ma chère Ili très affectueusement de tout coeur.

Fr.