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Tibor Gergely 246 Lexington avenue New York 16, N. Y.
Date: 13-11-1953
Language: French
Repository: Hungarian Academy of Sciences, Library, Department of Manuscripts
Document type: Letter written by hand
Publisher: Tüskés Anna (24-09-2018)
Folio number: 6

Mon cher Gachot,

Après des siècles de séparation ce n’est pas facile d’écrire. Je sais ton adresse depuis quelques mois par le jeune Cserna (le photographe) que je vois de temps en temps. J’étais heureuse d’entendre que tu « eniste »[ ?] tant d’autres peut[ ?] « passe autre ». Mon pauvre fils Kari aussi – et Marcsa Kálder – et lui et Zoli disparus. Eh bien si on ne meurt pas il faut vivre. Je ne serais pas franche si je ne disais pas que malgré ses terribles tristesses : j’aime vivre encore, pas avec la passion pour la vie qui était charactéristique pour moi, mais je tiens à elle. C’est bien le seul « argile » dont nous pouvons pétrir quelque chose. Voilà des mots, mais un peu de réalité enclosed. Je ne sais plus le français, j’ai oublié l’allemand, et jamais je ne saurais bien l’anglais. Alors je les mêle : en un esperanto personnel.

Gery (nous sommes mariés de vieux amis) fait de l’illustration, Dieu merci avec assez de succès pour être bien estimé et pour vivre. Moi j’ai donné des leçons de peinture depuis le jour (ou prèsque) que nous avons débarqué, et ça marche. J’ai appris un tas de choses, et j’ai eu du succès avec mes élèves. Je les aime et ils travaillent bien. Pour la plus part des amateurs, il y en a quelques une qui prennent la chose au sérieux, et qui vraiment atteignent à la bonne peinture. J’avais prèsque oublié que écrire était ma vrai vocation et mon grand amour : car il faut gagner sa vie, et je ne sais pas d’autre langue que le Hongrois. Voilà ce qui me[ ?] reste entre nous [ ?] de mes amis qui a lu récemment le manuscript du roman que j’avais commencé à Budapest, l’a trouvé excellent. Il m’a recommandé pour un Guggenheim fellowship sans me le dire. Et voilà que je reçois « an application form » et mille questions auxquelles il faut répondre. Nommer des gens qui connaissait mon passé comme poète, et que j’ai joué un certain rôle dans la belle et grande période de la littérature hongroise – de 1907 – ou, jusqu’au fashisme etc. Voilà je cherche dans ma mémoire, ni Ady, qui m’aimait, ni Balázs qui était mon ami fidèle et beaucoup d’autres ne sont plus des « adresses » que l’on peut atteindre. Il n’est pas possible de nommer ceux que s[ ?] en Hongrie. Cela leur ferait tort et cela me ferait du tort. Entre ceux que je puis atteindre pardonner moi si je t’ai nommé. Peut-être que l’on t’écrira et que l’on te questionnera sur mon passé littéraire. Je sais, j’espère que tu diras du bien de la vieille Máli. Te souviens-tu encore du titre de mes volumes « Hazajáró lelkek » « Edenkert » « Eltévedt litániák », et des contes de fées, et de la presse critique qui a paru dans le Nyugat et un peu partout : Világ, P. Napló etc. Je t’en prie souviens t’en pour un moment. Il serait si beau de ne pas avoir à donner 8 heures de leçons par jour : mais de pouvoir écrire encore pour un temps. Je ne crois pas que cela réussira, mais peut-être. En tout cas : j’espère que l’on te questionnera sur moi, car je sais que l’absence ne change pas l’amitié. La nature, et autres objets innocents, étant le sujet de ma poésie, et ma carrière littéraire étant « nulle et neutre » politiquement, j’ai un petit petit grain d’espoir. J’espère bien plus surement que tu répondras à cette lettre, et que nous entendrons de toi, et des tiens. Cela seul vaut bien cette lettre. Maintenant il faut encore te dire que Dieu merci j’ai quatre petits enfants. Gyuri qui travaille à Washington pour le gouvernement à deux petits garçons, Andris qui instruit (assistant prof.) à Berkeley Calif. Un fils et une petite fille. Ils sont tous très gentils, Dieu merci. Ce pays est si grand et si on travaille on n’a ni le temps ni l’argent pour voyager, donc je les vois très rarement. Mais je remercie Dieu qu’ils vont assez bien.

Cher François, que fait ta fille ? Vois-tu quelquefois la « petite » Magda Csécsy à Paris ?

Ta vieille amie ici « Anna L. Gergely »

Mali et Gerg

Baisers et saluts à Irène !