SA018

34240 Lamalou les Bains
Date: 14-08-1982
Language: French
Repository: Petőfi Museum of Literature
Document type: Typed letter
Publisher: Tüskés Anna (01-09-2017)
Folio number: 2

Mon cher ami,

votre lettre et ses coupures ont mis un temps infini à me rejoindre ici dans ce fond de Languedoc où j’ai fui la chaleur torride qui embresait la Provence. Nos postes ne fonctionnent plus. C’est surtout le courrier venant de l’étrenger qui accuse des retards injustifiables. J’ai reçu trois numéros d’És en même temps !

J’avais été assez surpris à la lecture du reportage de notre aimable farceur de Boldizsár. Comme j’avais été précédemment surpris aussi de sa relation des hauts faits de la délégation hongroise en 1946 à Paris. Si j’écris mes mémoires, je redresserai les choses... Que voulez-vous, il croit être le seul à connaître les « choses de France ».

Des coupures, vous allez en trouver ci-joint. J’y ajoute les remarques suivantes :

1) Le voyage de Mitterand en Hongrie a eu peu d’échos et a laissé le grand public parfaitement froid. La conjoncture était défavorable. La Télévision ne transmettait que les matchs du Mondial dont la presse était également remplie. Au demeurant, les seuls journaux réputés sérieux ont fait une place à la rencontre Mitterand-Hongrie : le Monde et le Figaro. Les grands magazines l’ont laissée de côté. [...] Comme vour le verrez, les Français n’ont guère changé. Ils persistent à ignorer ce qui se passe hors de chez eux.

Les promesses faites sur le développement de la connaissance de la culture hongroise en France sont ce qu’on appelle ici « des paroles verbales », c’est à dire du vent. Par contre, je suis surpris par la réflexion de Boldizsár qui doute qu’on puisse trouver assez de traducteurs pour éditer 10 traductions par an. Qu’en sait-il ? Il ne s’est jamais occupé de savoir ce qu’il advenait des nombreux étudiants que nous avons initiés au hongrois. Sait-il même qu’il existe un enseignement du hongrois en France ? D’ailleurs, comme vous le savez, la plus grande déception que j’ai éprouvée depuis 1949, c’est de constater que le « changement » que j’avais espéré ne s’est pas produit. On continue à publier des traductions qui sont de vrais massacres et pendant ce temps-là, nos étudiants, las d’attendre, quittent le sentier hongrois et vont s’occuper ailleurs. Mauvais choix, mauvaises traductions, refus de collabirer avec les spécialistes hongrois de France, ne vous plaignez pas de l’échec essuyé coup sur coup. Quand il s’agit, fait rarissime, d’un film sous-titré en français, ces sous-titre sont totalement incompréhensibles, etc. Résultat, les cours de hongrois se vident alors que gonflent outre mesure ceux de finnois. Vous pourrez vous faire communiquer les chiffres sur ce dernier point. Le pauvre camarade Jack Lang, avec la meilleure volonté, n’y pourra rien.

2) Ceci me ramène à la question du lectorat de hongrois d’Aix que j’aurais voulu voir installer depuis si longtemps. L’objection préféfée est celle-ci : les étudiants de hongrois de Paris ne trouvent pas de débouchés, pourquoi multiplier les postes d’un enseignement sans avenir ? On préfère dépenser son argent ailleurs et c’est comme cela que l’université Aix I ne veut pas entendre parler d’une fondations qui lui coûterait de l’argent. Ou le pouvoir central interviendra, d’accord avec votre gouvernement, ou les choses en resteront là.

3) Comme vous le constaterez, le Figaro publie un papier très élogieux sur Guillevic. Je vous avouerai que je ne partage pas son enthousiasme pas plus d’ailleiurs que pour les exploits de Rousselot. Je suis très auditif, ce qui m’a beaucoup gêné dans ma carrière. En particulier, cela m’a empêché de faire du chinois car je ne parviens pas à « engrammer » un nombre suffisant de caractères, faute de soutien phonétique. Je ne suis sensible qu’à la poésie phonique, celle qu’on peut dire à haute voix. Pour cette raison, je n’éprouve aucun enthousiasme devant un poème visuel, qu’il soit de Paul Valéry ou de qui que ce soit. Or la poésie hongroise est, selon la fameuse proclamation de Verlaine, « de la musique avant toute chose. » Même le lireresque par excellence qu’était Babits a réussi à écrire une vraie musique et c’est grâce à cela que j’ai pu ses poèmes goûter, même lorsqu’ils sont d’inspiration trop abstraite. J’ajouterai que la poésie hongroise me paraît, dans son obsession d’être toujours à l’avant-garde, en train de perdre de sa sonorité. Si je ne me trompe, je ne suis pas le seul à le déplorer.

3) Merci de m’avoir signalé que la NRF a fini par découvrir Armand Robin. Je persiste à penser que ses traductions d’Ady et de József Attila sont les meilleures qui soient. ET de beaucoup. C’était un tourmenté et il s’était retrouvé dans ses deux modèles hongrois. Dommage qu’il ait disparu prématurément, dans des conditions d’ailleurs assez mystérieuses qui auraient dû provoquer une enquête. J’ai des raison de supposer qu’il a été exécuté, comme plusieurs autres, par les terroristes d’une organisation pro-nazie... [...]