SA007

13100 Aix-en-Province, 1, avenue Maurice Blondel
Date: 30-11-1977
Language: French
Repository: Petőfi Museum of Literature
Document type: Typed letter
Publisher: Tüskés Anna (01-09-2017)
Folio number: 1

Mon cher ami,

merci pour votre lettre et vos coupures qui ont ravivé des souvenirs. J’ai séjourné à plusieurs reprises à Montmorency (21 et non 10 kms de Paris !), la dernière fois à fait typique des villages du Parisis, était encore ce qu’il était dans mon enfance. On y venait se reposer parce que l’air passait pour avoir des vertus calmantes. Mais dans mes jeunes années, ce qui m’intéressait le plus, c’était les cerises dites de Montmorency. Pour ce qui est de Victor Basch, je l’ai connu du temps où j’étais normalien. Il enseignait l’esthétique. Les étudiants ne l’aimaient pas. Il était distant, sarcastique et volontiers agressif. Et puis il n’aimait guère les étudiants d’esprit trop « avancé »...

Au risque de n’être pas d’accord avec vous, je répéterai que les traductions auxquelles j’ai faitallusion sont détestables. Mais depuis lors, il y a plus. Je suppose que vous avez en main le numéro d’octobre d’Europe (dont Gyertyan Ervin a rendu compte dans Elet és Irodalom du 19-11). C’est une catastrophe. L’entrée est grotesque. Les traductions, n’en parlons pas (à l’exception de celle de Roger Richard). Je les ai fait lire ici par plusieurs personnes qui s’intéressent à la poésie sans être des « professionnels ». Je ne leur ai révélé qu’après coup qu’il s’agissait de celui que l’on révère avec raison comme étant le plus grand poète hongrois du XXe siècle. Vous devinez ce que j’ai recueilli comme réflexion : « C’est ça leur grand homme ? »

Le seul qualifié pour présenter Ady était notre vieil ami François Gachot. Ce qu’il a écrit n’est pourtant pas très inspiré. Il est vrai qu’il n’a jamais été très « adyste ». Du temps où nous vivions ensemble à Pest, nous avions constamment des discussions à ce sujet. Il était naturellement porté vers d’autres formes de poésie. Il avait fait partie de l’entourage de Cocteau. Il avait fait du chemin avec les surréalistes et même les dadaïstes, et autres « avant-gardistes ». Cela allait de pair avec son culte pour la peinture à la Picasso ou la musique à la Stravinski. etc. A cette époque, la politique lui était étrangère. Je l’ennuyais s’il m’arrivait d’en parler. Il n’était pas sensible à la formidable tragédie du destin hongrois. Il ne s’y est éveillé que plus tard.

Je regrette qu’Europe ne se soit pas adressé à Jean-Luc Moreau. C’était le plus capable de faire valoir Ady. Enfin, le mal est fait. Ce qui tempère mon émoi, c’est qu’Europe est ce qu’on appelle une publication « confidentielle », en d’autres termes un périodique lu par très peu de gens.

Il me seait infiniment agréable de vous voir en notre vonne ville d’Aix, d’où est parti Mirabeau, entre autres. Pour ce qui est de l’accent, vous serez servi car il est particulièrement marqué ici. Il sera bon que vous preniez contact avec ce qu’on appelle désormais la France profonde, c’est-à-dire la province. C’est elle qui décide en dernière analyse, comme toute notre histoire le démontre. [...]

Vous aurez bien des choses à voir. En attendant, croyez-moi votre dévoué Aurélien Sauvageot