SA015

34240 Lamalou les Bains
Date: 31-08-1981
Language: French
Repository: Petőfi Museum of Literature
Document type: Typed letter
Publisher: Tüskés Anna (01-09-2017)
Folio number: 4

Cher ami,

votre lettre me rejoint dans ce coin de Languedoc où j’ai accoutumé de m’abriter pour me soustraire à la chaleur excessive de la Provence. Je ne tarderai guère à rallier ma base d’Aix car la saison avance et la fraîcheur va venir. Si je ne me trompe, Illyés est venu à plusieurs reprises visiter cette terre étrange qui n’a pas de nom géographique (Langue d’Oc) et qui recèle tant de choses curieuses. [...]

Vous me demandez si j’ai pu conserver des documents concernant la Hongrie. Hélas, rien de ce qui est antérieur à 1940 ne m’est resté. J’ai dû détruire en catastrophe tout ce qui pouvait être compromettant à un titre ou un autre et le reste, ce qui m’avait paru anodin, a été emporté lors des perquisitions que j’ai subies. C’est la raison pour laquelle, il m’est difficile de donner satisfaction à ceux qui me demndent d’écrire mes souvenirs. Je n’ai plus de documents pour les étayer et si je me résolvais à les écrire, ce serait sous la forme d’une simple déposition, ce qui ne serait plus alors qu’un simple témoignage.

A lire les périodiques qui me pqrviennent, je constate que ce que vous avez écrit sur les évadés français accueillis en Hongrie a fait des vagues. Les supputations ont été nombreuses mais elles me paraissent futiles. Et pour commencer, leur auteurs paraissent n’avoir pas eu connaissance de la façon dont les Français demeurés en Hongrie lors de la 1e guerre mondiale ont été traités. C’est ainsi que le correspondant de l’Agence Havas et du Temps, André Leval, un ami de mon père, que j’ai bien connu, avait été laissé en liberté. Tisza István l’avait convoqué, lui avait assuré l’équivalent de son traitement et lui avait demandé de lire les journaux français et de lui en faire rapport tous les jours. De temps en temps, Tisza l’invita au petit déjeuner pour discuter avec lui de ces informations. Combien d’insoumis français sont-ils restés durant ces années de guerre à continuer tranquillement à vaquer à leurs occupations sous la protection des autorités hongroises ? Pourtant l’état de guerre existait entre nos deux pays, ce que les internés hongrois de Noirmoutier et autres lieux ont durement éprouvé. Rappelez-vous un Kuncz Aladár et même un Gyergyai qui vient, hélas, de nous quitter. En dépit de ce qu’ils ont souffert, ils ont continué à aimer la France et à montrer leur amitié pour les Français. Je l’ai expérimenté moi-même en 1923-24 quand Gyergyai m’a introduit auprès des écrivains qu’il fréquentait et a tout fait pour me faciliter l’acclimatisation que je recherchais. En 1940-1944, la situation était plus favorable puisque la Hongrie et la France n’étaient pas en guerre et que l’une et l’autre s’opposaient à l’Allemagne du IIIe Reich. Et puis, ce fait que certains peuples accueillent avec amitié des réfugiés étrangers est un phénomène courant. Vous avez recueilli fraternellement les réfugiés polonais de 1939. Cet accueil n’a pas été la conséquence d’un calcul politique. Les peuples sont heureusement capables de mouvements spontanés d’amitié ou de commisération. La solidarité humaine se manifeste de temps en temps. [...]

Il est vrai que les Français ne sont pas aussi accueillants que les Hongrois. Je n’oublie pas qu’en 1923, lorsque je suis arrivé chez vous, en pleine crise de nationalisme blessé, j’ai été partout bien reçu, souvent même avec une extraordinaire chaleur. Melich János, qui passait pour un pourfendeur de Français à cause du traité de Trianon, m’a déclaré (je ne parlais pas encore assez bien votre langue) « Frankreich ist mir verhasst » mais il a ajouté aussitôt qu’il ferait tout son possible pour me faciliter l’accomplissement de ma mission, qui était de venir étudier la Hongrie. Chez les autres, j’ai rencontré plus d’amertume mais c’était parce qu’on souffrait de notre indifférence « Ez a közöny ! Ez a közöny ! » s’est exclamé douloureusement devant moi Karinthy Frigyes et sa voix résonne encore constamment à mes oreilles. Oui, les Français ignorent tout simplement la Hongrie et les Hongrois. Pourquoi ? Alors qu’on encense les Roumains, les Tchèques, les Polonais surtout (depuis le XVIIIe siècle) et bientôt même les Bulgares, sans parler naturellement des Grecs en qui l’on s’obstine à voir les descendants de Périclès et de Platon. Cette ignorance de tout ce qui est hongrois est d’autant plus surprenante que les Français qui ont vécu en Hongrie, même seulement quelaues jours ou quelques semaines, sont revenus enchantés et gardent un souvenir ému des contacts qu’ils ont pu avoir avec les gens. Presque tous ont eu le sentiment que le caractère hongrois n’est pas tellement dissemblable du caractère français. D’ailleurs, pas plus tard que l’an dernier, votre représentant, Klein Márton, quand il est venu à Aix et a été reçu à l’Hôtel de Ville, a pu se rendre compte de la chaleur de l’accueil qui lui a été réservé. Et ce n’était pas dû à mon intervention, croyez-le bien.

Pour l’observateur français que je suis, cette indifférence de mes compatriotes peur s’expliquer de plusieurs façons. Une propagande mensongère mais efficace a fait croire que la Hongrie (souvenir du temps de l’Autriche-Hongrie) se trouvait indéfectiblement attachée à l’Autriche et à l’Allemagne. C’est un souvenir des temps de la Triplice. Ensuite, à duex reprises, elle s’est trouvée dans le camp adverse, d’abord avec le Reich impérial et ensuite avec le Reich hitlérien. Souvenez-vous de l’atmosphère dans laquelle nous avons travaillé en 1945-49. Les Etats « successeurs », bénéficiaires abusifs du traité de Trianon, ont tout fait pour discréditer la Hongrie réactionnaire et antisémite de Horty. A tel point que Budapest, entre les deux guerres, a été la seule ville d’Europe Centrale où nous n’avons pas établi d’Institut Français. Je ne vous apprendrai rien en ajoutant que ce qui s’est passé après 1949 n’a pas arrangé les choses. En 1956, votre nation, en tant que telle, aurait pu faire sa percée mais les gens étant ce qu’ils sont, ils n’ont rien compris ou rien voulu comprendre de ce qui s’était effectivement produit chez vous. Bien mieux, tous les faiseurs à la Sartre, Madaule, Bouissounouze, Benda, etc. etc. ont poussé des cris d’indignation comme vous le savez. Je n’oublie pas les pressions qu’ils ont prétendu pouvoir exercer sur le public français de l’époque. Toute la presse était déchaînée, Monde en tête. Nous sommes demeurés seuls et isolés, mes élèves et moi-même. Et sans aucune possibilité de nous exprimer dans quelques organe que ce soit. Et comme je crois vous l’avoir signalé, le 4 avril 1957, Roger Richard et moi-même étions les seuls présents dans le salon de votre Légation, exception faite des représentants officiels du P.C.F. Ce qui m’a donné l’occasion de me retrouver avec Jacques Duclos et d’évoques de vieux souvenirs des bagarres qui nous avaient mis aux prises, les luttes idéologiques n’empêchant pas les sentiments.

Je ne vous apprendrai rien en remarquant que l’action maladroite de France-Hongrie n’a pas facilité les choses. Il est vrai que leur rayon d’action était très réduit mais ils ont beaucoup gêné votre Institut.

Enfin, vos autorités et vos organismes ont systématiquement braqué leurs efforts sur un public très spécial d’intellectuels qui se croient progressistes et qui n’ont aucune prise sur le pays. Tout s’est concerné sur cette « Foire sur la place » dont Romain Rolland a donné une description si évocatrice et qui reste toujours vraie. Comme vos moyens ne sont pas inépuisables, tout le reste a été pour ainsi dire abadonné. C’est ainsi qu’une ville comme Aix-en-Provence, dont la municipalité a pris en charge la seule fondation hongroise existant en France, a été ignorée de vos services. Elle l’est toujours. Vous avez semé sur le sable de Paris et tout s’envole au premier vent de l’histoire.

Vous, qui connaissez les choses françaises et qui les avez vécues, vous pouvez seul comprendre la désolation de vos quelques amis devant cette suite d’erreurs contre lesquelles vos repésentants avaient été dûment ms en garde. Il ne fallait pas jouer la carte de la littérature hongroise avec des traductions poétiques, même quand elles sont de l’exceptionnelle qualité de celles de ce pauvre Robin, le seul qui ait vraiment compris Ady. Il ne fallait pas espérer que quelques films en version originale sous-titrée seraient vus du grand publique (il tourne l'inter’upteur ou passe sur une autre chaîne). Il est vain de dépenser tant d’argent à distribuer dans un français approximatif des publications que personne ne lit. Il faut faire paraître de beaux livres bien traduits, dans les grandes collections qui se sont imposées : Livre de Poche, Presse de la Cité, Folio, etc. Certes, la musique hongroise a fait sa percée, notamment avec Bartók mais malheureusement le publique des mélomanes français n’est pas nombreux. Un Bartók n’est pas apprécié par rapport à la Hongrie mais par rapport à un Strawinski, un Schönberg, etc. je veux dire par là que le prestige nationale hongrois n’en profite pas.

Je souffre comme vous de cet état de choses.

Ce qui est le plus navrant, c’est qu’en réalité, l’élite hongroise s’intéresse et s’est intéressée toujours de très près à ce qui se faisait en France. C’est ainsi qu’en 1923, on trouvait à Pest une quantité considérable de personnes maniant le français avec aisance alors qu’à Prague, personne n’était capable de s’exprimer en français, à l’exception de quelques émigrés qui venqit de faire leur rentrée, tel Beneš, par exemple. La culture française était présente à Pest autant qu’à Bucarest et plus qu’à Belgrade où régnait encore une sorte de barbarie. A la veille même de mon départ pour Pest, en novembre 1923, un des maîtres de la Sorbonne me disait « Qu’est-ce que vous allez faire dans ce pays hostile, vous feriez mieux d’allez à Varsovie ». C’était le titulaire de la chaire d’allemand à la Sorbonne !

Je ne sais pas ce qui se passe actuellement à Prague ou à Bucarest ou ailleur encore mais je peux suivre d’assez près ce qui s’écrit chez vous à défaut de pouvoir suivre les émissions de vos postes de radio qu’il est difficile d’entendre. Toutefois, les écrits qui me parviennent, et nen seulement les vôtres, me révèlent que l’intérêt pour les choses françaises est toujours aussi grand. Pourtant, le grand public de chez nous continue d’ignorer qu’il existe une civilisation hongroise, une langue hongroise qui ne soit ni un « dialecte slave » ni tout simplement l’allemand (comme l’avait souhaité Herder). J’ai distrubué les quelques tirages à part d’Europe où j’avais écrit quelques brèves pages sur le hongrois et je ne manque jamais une occasion de faire allusion à votre langue quand je traite des problèmes du français, mais cela ne touche qu’un petit nombre de personnes.

La NRF parlera-t-elle de Gyergyai ? Je n’en sais rien. C’était François Gachot qui avait l’exclusivité naguère des choses de Hongrie dans cette revue mais je n’ai plus eu de ses nouvelles depuis fort longtemps. Et puis, la nouvelle NRF n’a plus de public. Et puis Gachot représentait une certaine conception de l’art, conception désormais remise en cause comme vous en jugerez par la coupure ci-jointe. Et puis ce qu’il faudrait faire valoir au sujet de Gyergyai, c’est l’importance de son oeuvre de traducteur, non seulement de Gide mais d’autres, de Proust et aussi de Flaubert qui continue pour le grand public français a être plus connu que Proust ou que Gide qui sont en train de « passer » parce qu’ils expriment des choses qui ressortissent à une société désormais disparue.

Je regrette qu’on ne fasse pas plus souvent appel aux bons offices de personnes comme Roger Richard ou mon successeur Jean-Luc Moreau, sans parler de quelques plus jeunes qui ne demandent pas mieux que de travailler mais ici encore, nous nous trouvons face à une politique erronée qui, hélas, n’est pas d’hier mais perpétue une longue et détestable pratique : celle qui consiste à confier la présentation des oeuvres hongroises (traduction comprise) à des Hongrois et non à des Français. Je vous en ai souvent entretenu et j’ai saisi l’Institut Hongrois de bien des remarques à ce sujet lais en vain. Les précédents sont pourtant assez significatifs, c’est le marquis de Vogüé qui a introduit en France la littérature russe, Mme de Staële la littérature allemande, Lugné-Poe le théâtre norvégien, Lucien Maury la littérature suédoise, avec l’aide d’André Bellessort, le traducteur de Selma Lagerlöf, etc. etc. La littérature de langue anglaise triomphe grâce à des traductions d’une exceptionnelle qualité et il en est de même des traductions de l’italien. Je n’ose même pas faire allusion aux traductions du hongrois. Dans le meilleur cas, il a fallu retaper un brouillon plus ou moins informe (comme pour Puszták népe, par exemple). Pour les Nouvelles Hongroises, j’ai dû traduire Barbárok et le petit récit en prose d’Ady après avoir difficilement convaincu les responsables de chez vous qu’il était impossible de faire autrement car un retapage était impossible. Je ne me lasse pas de répéter ces critiques mais elles restent sans effet...

Je regrette que Madame Lázár soit passée si près d’Aix. J’aurais aimé faire la connassance de votre fils.

Il me reste à espérer que vous aurez quand même l’occasion de descendre en Provence (comme on dit ici). Vous ne perdrez pas votre temps. Ily a beaucoup à voir et beaucoup à entendre. Nous n’en sommes plus au temps où l’accent du Midi indisposait Ady et lui rappelait qu’il était un « Nordique » (Északi ember vagyok...)

En attendant, croyez-moi votre toujours dévoué Aurélien Sauvageot