SA013

Date: 02-06-1981
Language: French
Repository: Petőfi Museum of Literature
Document type: Typed letter
Publisher: Tüskés Anna (01-09-2017)
Folio number: 3

Mon cher ami,

pardonnez mon long silence. J’ai été très occupé de différents côtés et j’ai eu pas mal de soucic concernant plusieurs personnes de ma famille, sans parler du décès d’un vieil ami qui était un chirurgien de grand talent.

J’ai néamoins lu votre reportage ou plutôt votre rapport sur votre passage-éclair à Paris et j’ai regretté que vous n’ayez pu descendre jusque dans notre Belle Provence. Vous auriez goûté d’une autre sorte de France. N’oubliez par que c’est d’Aix qu’est parti Mirabeau.

Malheuresement, j’ai lu aussi dans És un autre papier signé Györgyi Gellért dont la lecture m’a confirmé que votre public est tout aussi mal renseigné par les jouranalistes que l’est le nôtre, ce qui n’est pas peu dire. Et comme je vous sais friend d’histoire, je me permetterai à ce propos de vous relater quelque chose d’assez amusant, ou attristant, selon que vous voudrez. [...] Je me suis souvent amusé, lors de réceptions à l’Institut hongrois de Paris comme aussi dans les salons de votre ambasade à voir et à entendre le beau public qui s’y rendait. Ils péroraient avantageusement avec leur « culture » exclusivement parisienne (pas même française). Je me rappelle l’irritation légitime de Darvas József ou le désenchantement de Váci Mihály. Il fallait toute la douceur de Gereblyés László pour ne pas perdre patience. D’ailleur, le « dialogue » était tellement (et reste tellement) superficiel que le moindre coup de vent faisait (et ferait éventuellement) s’égailler comme des moineaux les représentants de cette belle intelligentsia. Je n’oublierai jamais le 4 avril 1957, en dehors de Jacques Duclos et quelques autres membres du Parti, nous étions seulement deux à être venus « dialoguer » : Roger Richard et moi-même. Or l’un et l’autre, nous étions membres de la SFIO ! Il ne peur y avoir dialogue tant qu’il n’y a qu’une seule voix à parler dans le désert. Le grand public français ne s’intéresse à un pays ou à un peuple que quand il lui arrive un grand malheur : la Hongrie de 1956 ; la Pologne des mois derniers, le Cambodge, la Somalie, le San Salvador, etc. La sensation passée, on ne s’occupe plus que des petites affaires françaises : une élection, le « week end » qui vient, la victoire ou la défaite de l’équipe français de Football (laquelle est surtout composée de joueurs étrangers), etc. [...]

Ici même, nous avons une fondation Vásárély administrée par la municipalité qui le fait d’ailleurs à grands frais. Je n’aime pas ce que fait Vásárély mais ce n’est pas pire que du Picasso (le musée de ce dernier, dans le château de Vauvenargues, est à quelques minutes d’ici) mais je suis obligé de rappeler constamment qu’il s’agit d’un Hongrois. Le « Tout Aix » raffole de Vásárély sans savoir d’où il vient ni qui il est et les gens sont surpris quand on leur dit que c’est un Hongrois. Or Aix n’est pas une « ville moyenne » ordinaire, elle est la capitale « culturelle » de la Provence et elle rayonne sur tout le pays entre Monpellier et Nice. Alors, où en est le dialogue des « cultures » ? [...]

Croyez-moi votre toujours bien dévoué Aurélien Sauvageot