SA016

13100 Aix en Provence, 1, avenue Maurice Blondel
Date: 18-03-1982
Language: French
Repository: Petőfi Museum of Literature
Document type: Typed letter
Publisher: Tüskés Anna (01-09-2017)
Folio number: 2

Cher ami,

merci pour votre lettre et les bons voeux qui l’accompgnent ainsi que pour les coupures.

Pour commencer, permettez-moi de vous rassurer sur la véritable portée des quelques lignes parues dans le Figaro Magazine sous la signature d’un illustre inconnu et cela dans la rubrique du « Courrier des lecteurs ». Elle n’exprime que l’opinion de son auteur. N’y voyez nullement un retout à la « guerre froide ». C’est plustôt à assimiler aux reportages que j’avais le plaisir douteux de lire dans la grande presse de Pest dans les années 20 et 30. Ce qui s’écrivait sur la France était inénarrable : hôtels infects, hôpitaux qui étaient de vrais mouroirs, pain immangeable, nourriture détestable, saleté partout, etc. etc. Tout y était rebutant etc. etc. Reportez-vous, à titre d’échantillon aux souvenirs de Márai Sándor et de quelques autres ainsi qu’au roman intitulé A halászó macska utcája, qui fut un succès international...

Cela dit, remarquons que l’image de la Hongrie est actuellement favorable. Trop de touristes français ont visité la Hongrie pour qu’un voix discordante puisse avoir le moindre écho. Le seul détail qui les choque est que les journaux français sont introuvables, hormis l’Humanité ou parfois le Monde, c’est-à-dire des quotidiens qui ne sont lus que par une très petite minorité des Français. On le comprend d’autant moins que, même à Aix, on peut se procurer la Pravda et, chose curieuse, à un prix inférieur à ceux des journaux locaux ou des journaux de Paris. [...]

Et à ce propos, j’en viens à ce que vous avez écrit sur votre relation avec Paris. Oui, un nombre considérable d’étrangers adorent notre capitale. Je me suis demandé et je me demande toujours pourquoi. Certes, c’est la grande métropole d’Occident. Elle a bénéficié du fait que l’Allemagne n’avait pas et n’a toujours pas de grand centre national, que Vienne soit mal située, que Roma ait une mission bien particulière et que Londres soit peu habitable, mais qu’est-ce qui attire tant d’esprits à Paris ? En ce qui vous concerne personnellement, c’est clair et vous vous en êtes très bien expliqué mais, si je me souviens bien, Kassák n’en était pas si ravi que ça. Quant à Ady, son enthousiasme est assez surprenant. Il n’a rien compris à Paris ni à ce qui se passait là autour de lui. D’ailleurs il savait trop peu de français pour cela. Le bouillonnement intense du Paris de la « belle époque » ne l’a pas même touché. Les expressions mêmes qui reviennent dans ses poèmes sont assez significatives : ez a csókos Páris, a daloló Páris, egy párisi leány, etc. C’est le bruit, les dimensions de la ville, le vague parfum d’érotisme, le sentiment de se perdre dans l’anonymité qui semble l’avoir enchanté. C’est peu. Et sans Léda, il ne serait sans doute jamais venu à Paris. D’un autre côté, ni Babits, ni Móricz, ni Karithy, ni Kosztolányi n’ont « fréquenté » Paris. Et j’en passe. [...]

Vous constatez que la Hongrie continue à être totalement ignorée des Français. Ce n’est que trop vrai mais bien d’autres nations sont dans le même cas. Le Prof. Juhani Paasivirta, directeur de l’Institut d’Histoire Politique de l’Université de Turku, vient de m’écrire une lettre où il se plaint de son côté de cette même indifférence à l’égard de sa patrie. Il est certain que les Français s’intéressent très peu à ce qui est à l’extérieur de leur monde à eux. Ils ne veulent connaître que ce qui est le monde d’expression angalise ou le monde exotique (Inde, Chine, Japon, etc.). Pour ce qui est du premier, cela se comprend. Anglais et Français se sont fait une guerre inexpiable depuis bientôt mille ans. La langue anglaise en porte les stigmates. Un événement anglais alerte tout de suite les Français. Je parle du grand public. J’étais en août dernier à Lamalou-les-Bains dans l’Hérault quand a eu lieu le mariage du prince de Galles. Toute la population était devant les écrains de la Télévision Française qui transmettait la cérémonie en direct. Quand, en 1956, sous le gouvernement de Guy Mollet, la reine Elisabeth est venue en voyage officiel à Paris, la ville a été mise sens dessus dessous. A tel point qu’un grand quotidien anglais avait passé le titre suivant « Sa Majesté la reine de France a été acclamée par ses loyaux sujets parisiens. » La moindre aventure qui arrive à une princesse anglaise a plus de retentissement véritable parmi les foules que le passage d’un chef d’Etat important, fût-il le président des Etats-Unis. Naturellement, après l’Angleterre, ce sont les Etats-Unis qui fascinent les gens, en dépit des efforts d’une succès à New-York ou à la Nouvelle-Orléans est sûre de faire son chemin en France, jusque dans le village le plus perdu. Comme me le disait un brave chauffeurde taxi de Marseille appercevant la Bannière Etoilée sur un croiseur américain « Quand on voit ça, ça fait toujours quelque chose, on se rappelle ». [...]

En matière de littérature, le grand public français ne connaît que les traductions de l’anglais ou de l’américain. Prenez le catalogue du Livre de Poche, de Folio, des Presses de la Cité, etc. vous verrez que la majorité des titres est celle de ces traductions dont il faut reconnaître qu’elles sont très souvent admirablement réussies. Si d’aventure, une traduction est mauvaise, tant pis pour le livre, il ne passe pas. Les Scandinaves, les Finlandais, hélas aussi les Hongrois feraient bien de regarder le phénomène de plus près. Il y a rejet dès que le lecteur d’instruction moyenne se heurte à une traduction mal venue. Cela va de soi. Que diriez-vous d’une traduction dont un Français se seait rendu coupable en hongrois ? Il faut toujours se mettre à la place des gens. Le critique qui se force à lire une mauvaise traduction le ressent assez.

Une autre erreur s’est révélée fatale. On néglige la province. On s’imagine qu’il faut triompher à Paris. Or on ne triomphe pas facilement à Paris, cette « foire sur la place » comme l’a écrit Roman Rolland. Nous avons ici à Aix une fondation Vásárély, administrée en collaboration avec la mairie. Mais seule une poignée de gens sait que c’est hongrois. En revanche, nous avons une librairie anglo-américaine (dont la raison sociale est Paradox), un Institut Scandinave et un Institut Américain associés à l’Université de Provence. En dépit de toutes mes démarches, nous n’avons toujours pas de lecteur ou de lectrice de hongrois et j’ai vu passer l’an dernier comme une météorite, une brave fille qui ne pouvait pas bredouiller le premier mot de français. J’avais voulu la faire inviter par une de mes cousines, épouse d’un aviateur français de renom et qui recoit volontiers chez elle des étrangers de passage, mais elle avait déjà disparu.

J’ai pressenti des personnalités d’ici. On serait disopé à jumeler Aix avec une ville hongroise universitaire. Encore faudrait-il pouvoir entrer en contact avec une ville de chez vous que cette opération intéresserait. L’institut hongrois de Paris est inexistant. L’ambassade serait plus active mais elle n’intervient pas dans ces affaires « culturelles ». [...]

Vous trouverez ci-joint des coupures assez suggestives. J4espère que ma lettre vous trouvera en bonne forme. Croyez-moi votre bien dévoué Aurélien Sauvageot

Dernière minute, ci-joint 2 coupures, Celle du Méridional est anonyme. J’ignore de qui elle provient. Elle semble s’être inspirée d’un ouvrage publié par un dissident L ? Fejtő ou quelque autre)