SA005

13100 Aix-en-Province, 1, avenue Maurice Blondel
Date: 31-03-1977
Language: French
Repository: Petőfi Museum of Literature
Document type: Typed letter
Publisher: Tüskés Anna (01-09-2017)
Folio number: 1

Cher ami,

merci. Vous me comblez. J’ai lu avec beaucoup d’émotion toutes les jolies choses que vous avez écrites sur moi. Elles sont un message qui me rappelle que mes amis hongrois n’oublient pas. C’est un nouveau témoignage de cette noble fidélité dont votre nation a fait preuve envers elle-même et envers tous ceux qui l’ont aimée.

J’ai passé huit ans chez vous. Le dixième de ma vie. Et pourtant ce dixième a tout changé et tout déterminé par la suite. J’y pense souvent par ces temps-ci car c’est il y a un siècle qu’est né Ady. Il a été, parmi les Hongrois, l’un de ceux à qui je dois le plus. A telle enseigne qu’aux heures de grande difficulté, je me raidissais, me reprenais et pour suivais mon chemin au rythme de ses poèmes. Notre ami Dobossy pourrait vous dire tout cela.

Vous avez bien voulu évoquer le temps où nous nous rencontrions dans le studio de cette radio dont j’ai été ignominieusement chassé en janvier 1949 pour excès de propagande pro-communiste. C’est sous la responsabilité de François Mitterand qu’a eu lieu ce coup de force tout aussi brutal dans son genre que les procédés dont les usurpateurs de Vichy avaient usé envers moi. A l’époque, j’avais été mollement défendu par Géraud Jouve qui se disait député SFIO du Cantal. Et puis, il y a eu 1956 et je me rappelle que le 4 janvier 1957, nous étions, Roger Richard et moi, les seuls Français à honorer l’invitation de votre ministre plénipotentiaire, le très sympathique Kutas. Et tout au cours de ces années mouvementées, j’ai eu bien des occasions d’éprouver l’amitié des Hongrois. Vous savez combien je me suis senti et me sens toujours solidaire de votre nation. Grâce aux publications qui me parviennent, je peux suivre au jour le jour ce qui se passe là-bas, dans un pays qui ne m’est pas étranger, où il me semble que j’ai laissé une part de moi-même. Je souffre avec vous et je me réjouis avec vous. Je constate avec satisfaction les progrès que vous faites et que si peu de gens connaissent ici. Vous me faites l’honneur de me considérer comme un demi-Hongrois. Je crois qu’il m’est même advenu par moments de m’imaginer que j’étais un Hongrois à part entière, en particulier lorsque votre délégation a été appelée à comparaître devant la conférence de la paix. Dans Paris ensoleillé, le ciel était noir pour moi ce jour-là et quand je suis rentré chez moi, je me suis écroulé devant mon pstre de radio tout comme au soir fatal où j’étais rentré de Bordeaux à Paris, en 1940.

J’ai dit souvent, de divers côtés, quelle était ma dette envers vous tous. J’aurais beaucoup à y ajouter et si les forces m’en sont données, j’espère pouvoir encore témoigner pour la Hongrie mieux que je n’ai pu le faire jusqu’ici.

Merci encore pour votre amitié. Veuillez saluer tout le monde autour de vous et me croire votre toujours dévoué Aurélien Sauvageot