BLE_PIM067

Budapest
Date: 16-12-1975
Language: French
Repository: Petőfi Museum of Literature
Document type: Typed letter
Publisher: Tüskés Anna (22-09-2017)
Folio number: 2

Cher Monsieur,

Je mijote cette lettre depuis quelque mois ; exactement depuis que j’ai lu, dans le Nouvel Observateur, vos émouvantes déclarations (j’y ai consacré d’ailleurs un petit article, soulignant ce que vous avez bien voulu dire de Bartók). Mais je n’osais guère de vous déranger ; si je me suis finalement décidé de vous importuner c’est que je viens d’assister à un spectacle boulversant : l’Ecole Supérieure d’Art Dramatique a présenté ces jours-ci votre Putain respectueuse (cf. : photo ci-jointe !) et l’émotion que j’ai ressentie durant le septacle ainsi que l’accueil que ce jeune public a réservé à votre drame m’ont incité à réaliser mon dessein latent. Si je croyais à la télépathie (mais je n’y crois guère...), je pourrais penser que la chaleur de cette petite salle de la capitale a irradié certaines ondes imperceptibles jusqu’à votre domicile parisien. Faute de ce rayonnement, voici ma lettre, mais elle est incapable d’exprimer l’émotion avec laquelle nous avons applaudi les jeunes comédiens, véhicules enthousiastes de votre voix vibrante...

Je vous ai écrit déjà une fois en 1962 en tant que chef de la section française de notre maison d’éditions, et vous m’avez répondu le 6-1-1963 (photocopie jointe !). Dans cette qualité, j’ai écrit à Mme Beauvoir aussi, pour vous inviter tous deux à Budapest, à l’occasion de la parution de vos bouquins. Ce projet qui m’était très cher ne séest point réalisé : vous n’avez pas cru opportun peut-être d’y répondre, et c’est dommage. Depuis, je suis allé à Paris à quatre reprise ; la dernière fois c’était en revenant de Nice où j’ai fait une conférence, sur la lecture publique, dans le cadre du Festival du Livre, mais je n’osais jamais vous importuner... Je saisis l’occasion de voyage de ma femme qui y va pour faire des recherches sur Elisabeh Dmitrieff, héroine de la Commune, pour vous faire tenir cette lettre par le canal de mon ami Claude qui connaît sans doute votre adresse actuelle.

Je vous ai « rencontré » (il s’agit, bien entendu, d’une rencontre toute spirituelle) pendant l’occupation à Paris où Erval m’avait prêté La nausée. Depuis je suis votre fidèle lecteur... et serviteur. Ce « service » consiste à vous traduire et commenter. Dans le premier domaine, mon travail le plus important était l’adaptation de Le diable et le bon Dieu, pièce que je préfère dans toute votre production dramatique. Elle fut jouée durant quatre saisons au Théâtre Thalia de Budapest après avoir été publiée chez nous dans la collection intitulée Biblithèque Moderne, avec ma postface. Mon texte fut ensuite republié dans une anthologie de vos pièces où figuraient en outre Les mouches, Huit clos, Morts sans sépulture, La putain respectueuse, Nekrassov et Les séqestrés d’Altona (cette dernière fut auparavant publiée dans la revue Nagyvilág avec ma préface ; je l’ai vue d’ailleurs à Paris en 1959 avec Reggiani). Ce choix représentatif parut en 1968 ; sa seconde édition est sous-presse ; j’y avais ajouté une postface qui sera reprise maintenant. Toujours, en tant que trqducteur, j’ai publié dans la revue Nagyvilág en 1964 une petite sélection de votre Qu’est-ce que la littérature ?

J’avais traduit précédemment un extrait de Nekrassov pour une revue et un petit passage des Chemins de la liberté pour mon grand album sur Paris (c’était sur la kermmesse du Bvd de Sébastopole).

En tant que critique, outre les postfaces mentionnées, j’en ai rédigé une troisième pour Les mots. Dans mon Petit panorama des lettres françaises d’aujourd’hui (1962), j’ai évidemment parlé de vous et ai même publié votre photo. Parmi les nombreux articles où je parlais de vous, je me rappelle celui que j’ai écrit en 64 sur le refus du Prix Nobel.

Quant à Mme Beauvoir, c’est moi qui ai écrit la préface pour la version magyare de La force de l’age (1965) ; bien entendu, j’ai écrit beaucoup sur elle aussi, notemment une étude sur oute sa carrière (elle a paru dans une revue de province). J’ai parlé souvent, à propos d’elle, du contact qu’elle avait eu avec le regretté André Hevesi, mort pour la France (ou pour les industriels pourrais-je demander avec un certain Anatole France ?) en 1940 et qui avait importuné Madame Simone avec ses avatars sexuels.

Permettez-moi de vous poser une question pour finir, question qui a une petite importance dans la « petite histoire » des lettres ou plutôt des relations franco-hongorises : vous avez traduit, du texte allemand, je suppose, à la demande de M. Nagel, si je ne me trompe, une pièce d’un auteur hongrois. Il s’agit de Néron. Or, je ne sais pas si votre traduction fut publié, ou jouée même. Le nome de l’auteur est François Felkai, et sa pièce connut un grand succès en 1942 en Hongrie. Je me demande si vous vous souvenez de tout cela...

Mme Suzanne Simon, qui a supervisé la mise en scène de la Putain et qui m’a confié la photo ci-jointe, m’a prié de vous dire que vous, et S. de Beauvois, vous êtes ses auteurs préférés ; elle vous vénère et vous salue ; elle possède tous vos livres et serait heureuse si vou lui faisiez l’honneur de lui envoyer vos autogramme. Vous pouvez me répondre et lui rendre ce service par mon ami Mauriac avec qui je suis en correspondance depuis 1939 quand nous avons assisté ensemble à la dernière décade de Pontigny. Mais vous pouvez me faire écrire à mon adresse directement. La voici : A. Lazar ; H 1133-Budapest, Karpat u. 7.

Je vous la souhaite bonne et heureuse, mais surtout fructueuse ! J’espère que malgré toutes les difficultés vous vous habituerez à travailler avec l’audio...

Bien respectueusement