BM019

Villeneuve (Vaud) Villa Olga, Suisse
Budapest I Fery Oszkár ucca 82 Hongrie
Date: 17-11-1933
Language: French
Repository: Petőfi Museum of Literature
Document type: Letter written by hand
Publisher: Tüskés Anna (01-09-2017)
Folio number: 1

Cher ami,

J’ai bien reçu votre lettre. Je comprends parfaitement votre demande, et je n’ai point de peine à accepter les trois changement, ou ratures que vous me proposez. Je serais même surpris qu’ils suffisent et qu’on ne vous oblige pas à davantage.

C’est Hamlet, je crois, qui a dit que l’univers entier était une prison. Et la terre en est une cellule. La cellule se rétrécit, de jour en jour. Mes nouveaux livres sont interdit en Allemagne. (Les anciens aussi, Interdiction a été jetée contre l’Au-dessus de la Mélée, même édité par une maison suisse). Le temps viendra où ils le seront aussi en France. Mais c’est alors qu’il deviendra le plus intéressant d’écrire.

Un Philologue italien qui est à Chypre vient de me communiquer un gros manuscrit de lui sur Virgile, où il prétend démontrer que l’Enéide cache sous les fleurs de rhétorique une ironie à la Voltaire contre Rome oppresseur de l’Italie et contre les maîtres, aux pieds desquels il déroulait ses périodes lamartiniennes. La thèse est douteuse, mais plaisante ; et elle est solidement (ou spécieusement) appuyée sur les textes.

Je vois que les Enéides de l’avenir seront écrites à l’encre sympathique. Il faudra lire entre les lignes. Laus Deo que je suis encore d’une époque, où l’on peut écrire sur les lignes et nommer un chat un chat !

J’ai des nouvelles satisfaisantes de Lucien Roth. L’été paraît avoir un peu amélioré sa santé. Il est toujours à la même adresse.

Je voudrais bien pouvoir lire en français votre roman. Maintenant que je suis débarassé du mien (le dernier volume paraît au début de décembre), je me remet, à mes études sur Beethoven, comme délassement, et je vais rassembler mes principaux articles sociaux depuis douze ans, en y ajoutant une Introduction qui soit une Confession pe[ ?] et, en même temps que mienne, celle d’une époque.

Je vous serre affectueusement la main. Votre ami dévoué

Romain Rolland